Il y a longtemps, quand on vivait dans une région éloignée, il n’était pas facile d’aller chez le dentiste. En 1939 cependant, le gouvernement a aménagé un cabinet de dentiste dans un wagon de chemin de fer qui était tiré de ville en ville sur la voie ferrée dans le nord-ouest de l’Ontario. Ce service était offert aux collectivités situées près des voies ferrées, mais qui n’étaient pas reliées au réseau routier. Le dentiste vivait avec sa famille à l’avant du wagon et, pour faire leur scolarité, ses enfants suivaient des cours par correspondance. L’arrière du wagon contenait un cabinet de dentiste minuscule, mais doté de tout l’équipement nécessaire : un fauteuil, une fraise et plein de petits instruments bien rangés dans des tiroirs.
Ma mère n’était jamais allée chez le dentiste, mais quelqu’un lui avait dit que c’était comme un « docteur pour les dents » et que c’était une BONNE chose d’emmener les enfants le voir. Ma mère était une bonne mère et donc, naturellement, elle m’amenait chez le dentiste.
Je ne fréquentais pas encore l’école, ce qui signifiait que mon père s’en tenait au principe que nous n’avions pas besoin d’habiter trop près d’une ville. Selon lui, si ma mère ou lui pouvaient pagayer jusqu’au village en une seule journée, nous étions assez près. Je le précise, car nous habitions à environ vingt‑cinq milles au nord de la voie ferrée, en bordure d’une voie canotable qui suivait la rive de trois petits lacs. Il n’y avait pas vraiment de courant et les lacs étaient reliés par des chenaux étroits.
Depuis toutes les années que je raconte cette histoire, je n’ai rencontré que trois hommes qui pouvaient pagayer cette distance en une seule journée. Les choses étaient différentes alors, et même si ce n’était pas une tâche facile, ma mère réussissait à se rendre en ville avant la noirceur, avec moi comme passager.
Mais pour aller chez le dentiste cette fois, nous avons pris deux fois plus de temps que d’habitude, soit deux longues journées d’été. Dans la soirée, avant de nous arrêter sur la rive, j’ai mis ma ligne à l’eau et j’ai attrapé un poisson pour souper. Pour la nuit, nous avons placé le canot sur le côté, pour nous abriter.
Quand finalement nous avons atteint la ville et que nous nous sommes présentés chez le dentiste, il n’a rien trouvé à faire, ni sur mes dents, ni sur celles de ma mère. Nous avions fait tout ce voyage pour rien.
Nous avons donc pris quelques articles au magasin et nous sommes retournés chez nous. Mais le voyage a encore duré deux jours plutôt qu’un. Il nous a fallu quatre jours en tout pour aller chez le dentiste.
Si nous avons mis autant de temps c’est pour la bonne raison que mon frère était né la veille de notre départ. Il avait treize heures quand nous étions partis à l’aube ce matin-là.
Si des femmes de la génération de ma mère pagayaient encore de nos jours et se présentaient aux Jeux olympiques, les Canadiens de tout le pays seraient debout devant leur téléviseur et hurleraient de joie en les voyant revenir avec la médaille d’or.